(À présenter au Colloque québécois de philosophie moderne, université de Sherbrooke, 10-11 octobre, 2009)
Justin E. H. Smith
On ne risque pas de susciter de grandes controverses en proposant que les étiquettes 'mécaniste' ou bien 'philosophe mécaniste' sont hautement imprécises. Il n'y a, semble-t-il, ni des conditions nécessaires ni sufficientes qui justifierait la classification de certains philosophes commes des mécanistes, tout en excluant d'autres philosophes de ce club préstigieux. Mais il y a un problème encore plus serieux que ça: on ne sait non seulement pas qui doit être qualifié comme 'mécaniste': on ne sait pas très clairement non plus comment penser la catégorie de machine dans le sens accepté à l'âge classique. La plupart des chercheurs ont simplement présumé qu'un seul type de machine --celle qui est mue par la force de poulies, de roues dentées et de leviers, et qui est qualifiée par Kaspar Schott dans son traité de 1567, Mechanica hydraulico-pneumatica, comme 'tractorique'-- peut servir comme modèle de la mécanicité en général. Les philosophes dits 'mécanistes' ont par conséquence très souvent été critiqué d'avoir laissé libre cours à leurs imaginations analogiques, car évidemment le corps d'un animal (pour prendre comme exemple l'obstacle le plus serieux à quelleconque science tractorique universelle) n'est pas constitué par un ensemble de roues et de leviers. Mais en fait il y a eu une multitude de types de machines, chacune ayant un principe de mouvement fondamentalement différent de celui de la machine tractorique. Comme le suggère le titre du livre de Schott, le jésuite allemand était surtout intéressé par les machines qui sont mues par la force de l'eau et de l'air. D'autres penseurs --et particulièrement ceux comme Cornelis Drebbel et Joachim Becher qui rêvaient de construire des machines de mouvement perpetuel-- s'intéressaient plutôt aux principes chimiques, comme la fermentation, qu'à la tractorique comme sources de mouvement dans la machine. D'autres encore, comme Robert Boyle et G. W. Leibniz, s'intéressaient tout d'abord à ce que celui-ci qualifiera comme la 'machine hydraulico-pneumatico-pyrotechnique', c'est à dire, la machine qui est conservée en mouvement grâce au juste milieu d'air, d'eau, et d'un type d'explosion qui ressemble à celle qui est provoquée par la poudre à canon. D'après Leibniz, le corps animal est précisément une machine de ce type. Etant donné que Leibniz était aussi un panorganiciste, pour lequel à la fin du compte tout ce qu'il y a dans le monde n'est qu'un corps animal ou un corps qui ressemble à celui d'un animal, ça doit aller sans dire que ce n'est pas qu'une question mineure que de demander comment Leibniz a envisionné la mécanicité du corps animal. Dans ce propos donc je me propose d'esquisser la théorie leibnizienne de la machine hydraulico-pneumatico-pyrotechnique, et en ce faisant de montrer son importance pour notre compréhension de sa théorie de substance corporelles, et finalement pour notre compréhension de son ontologie profonde. Sur la base de cette analyse de Leibniz, je vais argumenter qu'en général le mécanisme du second 17e siècle, loin d'être une sorte de 'bidulisme' naïf qui chercherait à reduire toute la complexité des êtres naturels à un modèle qui s'inspirait de la dernière invention technologique, ou qui ne serait qu'une pure invention de l'imagination analogique, en fait essayait de prendre compte des connaissances gagnées dans la première instance de l'observation de la nature elle-même. Donc c'était pour les 'mécanistes' la nature qui dictait ce qui doit ou peut compter comme machine, et pas les machines qui dictait les principes qui regnent dans la nature.
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