J'ai quelques remarques encore à ajouter à ce que j'ai écrit hier dans une sorte de extase d'affection inattendue pour une langue qui m'est dans un certain sens très proche, presque aussi proche que ma langue maternelle, et sans doute beaucoup plus proche que n'importe quelle autre langue étrangère; mais qui reste à la fois extrêmement étrange, et que je réserve d'habitude pour des buts assez circonscrits.
Je me demande presque chaque jour: qu'est-ce que c'est que cette langue française qui traîne dans ma tête? Qu'est-ce qu'elle fait là? Comment est-ce que ça m'est arrivé de la parler? Et surtout comment est-ce qu'elle peut m'être tellement intime, sans que je puisse la parler comme il faut?
Je dois avouer avant d'aller plus loin que pour moi le fait de parler français et le fait de résider au Québec sont deux choses très différentes. Je ne pense pas que mon français serait beaucoup plus pauvre qu'elle n'est en réalité si j'habitais à New York ou à Berlin. Et même si je ne dois pas le dire, je soupçonne qu'elle serait plus qu'un peu plus riche si j'habitais à Paris.
Je suis à Montréal depuis plus de huit ans, et j'ai bien compris que mon opinion de la réalité sociolinguistique sur le terrain n'est pas exactement la bienvenue dans le discours publique. Bon, c'est pour ça que je blogue: je n'ai pas besoin ici d'être invité à dire ce que j'ai à dire. Donc voilà: il me semble que, en dépit de toute la rhétorique sur l'importance de franciser les immigrants, y compris les immigrants des pays anglophones, personne au Québec ne veut vraiment m'entendre parler français.
Je ne peux même pas dire combien de fois il m'est arrivé de devoir insister dans les magasins que j'ai le droit inalienable, grâce à la fameuse Charte de la langue française, d'être servi en français. C'est évidemment absurde. Ce n'est pas pour moi, un immigrant américain, qu'on a écrit la Loi 101, mais ça m'offense tout de même quand on refuse, au moment où l'on constate que je ne suis pas d'ici, de parler français avec moi, moi qui a fait un vrai effort, qui a fait ce qu'on m'a dit qu'il fallait faire, pour appartenir à cette société.
J'ai lu récemment un article dans l'un des journaux gratuits 'alternatifs' de Montréal, Le Miroir ou quelque chose de ce genre, dans lequel l'auteur se moquait des dames de Westmount qui travaillent comme bénévoles au Musée des Beaux Arts, et qui font semblant au travail de ne pas comprendre le français, tout en le parlant sans problème quand elles font leurs vacances à Paris. Mais peut être, je me disais, peut être ce n'est pas seulement ces bourgeoises, toujours faciles à ridiculiser, qui sont à blâmer pour ce monolinguisme contextuel. Peut être que c'est lié aussi avec des faits sociolinguistiques dont elles ne sont pas responsables et qui les précèdent. Moi aussi je trouve que c'est beaucoup plus facile, et beaucoup plus agréable, de parler français à Paris qu'à Montréal, et je refuse d'entendre que c'est entièrement de ma faute qu'une vie francophone montréalaise me reste hors d'atteinte.
Donc ce n'est pas le Québec qui m'a francisé. Mais ce n'est pas non plus Mme. Jones, l'institutrice à Mira Loma High School en Californie qui a été censée faire l'impossible: enseigner une langue étrangère à des adolescents américains. En dépit de cette tâche sisyphéenne elle était vraiment sympathique. J'imagine qu'elle était dans la trentaine, et je ne sais pas comment je le savais, mais je savais quand même qu'elle était célibataire. J'avais un peu pitié d'elle, mais ça ne m'empêchais pas de m'en ficher complètement de ce qu'elle avait à dire dans sa capacité de pédagogue. C'est comme ça en fait que j'ai passé tout mon temps à la high school: j'étais vaguement conscient du fait qu'il y avait un adulte qui parlait à l'autre côté de la salle de classe, mais sur quoi, pour quoi, dans quelle langue, avec quelles attentes: tout ça me restait tout à fait mystérieux. Ce n'est pas que je ne voulais pas apprendre, c'est juste que je ne voulais pas qu'on m'enseigne: une différence fondamentale dont je parlerai peut-être une autre fois.
Eventuellement j'ai été guéri de cette maladie infantile, et je suis vite devenu un étudiant exemplaire quand j'étais au premier cycle à l'université. Mais là c'était surtout les langues slaves qui me fascinaient, et ce n'était qu'au niveau doctoral, où je devais lire des textes philosophiques du 17e siècle, que je me suis donné la peine d'apprendre à lire le français. J'ai suivi un cours de 'français pour la recherche doctorale'. L'enseignant était un doctorant américain comme nous. Il s'amusait en se moquant de nous chaque fois que nous faisions des fautes. Il aimait prendre comme exemple des mots qui sont presque identiques dans les deux langues. 'Le chocolat' veut dire 'chocolate', il disait en ironisant. Quelle langue dificile. Ça va de soi que je n'ai pas appris grand-chose de lui, mais au moins à la fin de mes études doctorales j'étais capable de lire le français de Leibniz (qui écrit sa troisième langue, après l'allemand et le latin, dans un style assez basique, mais pour cette même raison assez lucide).
Donc au moment où je me suis installé au Québec en 2003 le français restait pour moi surtout une langue pour la recherche, peu différent à cet égard du latin. Or, ce ne sera que deux ans après que je deviens l'époux d'une femme qui vient d'un pays quelque part en Europe qui n'est pas francophone, mais qui est fameux pour sa francophilie aussi bien que pour son polyglotisme. En toute franchise, 90% de ce que je suis capable de dire correctement, c'est grâce à elle, alors que les fautes que je continue à faire, c'est à cause du fait que je n'ai pas suivi son exemple irréprochable avec assez d'attention.
Je mentionne ce détail de ma vie intime, une vie que je préfère normalement garder à l'abri des regards des inconnus, seulement parce que c'est tout à fait pertinent à l'explication de mon expérience de la langue française. Le français est la langue officielle de la province où j'habite, mais elle est aussi la langue que je parlais dans ma vie domestique pendant six ans. Je la parlais très imparfaitement, mais c'était tout de même pris pour acquis que le français était en quelque sorte la langue officielle à la maison. Dans ce sens mon expérience domestique contrastait beaucoup avec la vie quotidienne dans le métro, dans les magasins, etc., où, comme je l'ai déjà décrit, je devais me battre sans cesse juste pour pouvoir parler la même langue que je parlais à la maison par défaut.
Tout ça pour dire que maintenant, quand je suis seul dans ma maison, quand je me promène seul en ville, je ne peux pas ne pas me demander: qu'est-ce que cette langue veut de moi? Pourquoi est-ce qu'elle pèse comme ça sur mon esprit? Et surtout, surtout, qu'est-ce que je dois faire avec elle maintenant?
Je commence à me dire récemment que peut être je dois, pour ainsi dire, écrire avec elle. L'écriture, c'est ce qui reste.
Comme vous le voyez bien, il y a plein de progrès à faire. Je suis sûr qu'un francophone qui tient sa langue à coeur trouverait mon petit propos absolument ridicule. Mais ce n'est pas pour lui que je le propose. C'est pour moi: pour me décharger de cette langue qui s'est accumulé dans mes vaisseaux comme un fluide.
--

It is the orifical nature of the kiss that scares the Americans and the Japanese away, and that also inevitably associates it with other possibilities of greater consequence. Of excessive consequence for some is that sort of kiss that involves the meeting of two parties' lips. Think of the caricatured American puritan in Alain Resnais' wonderfully titled Pas sur la bouche --which is in turn an ecranization of some early-20th-century operetta-- who will permit labio-buccal contact with the sundry, implausibly desirous demoiselles, but not labio-labial. The association with greater possibilities is clear in French from the (presumably recent) semantic split between the noun baiser and the verb baiser. You can innocently give someone un baiser (n., masc.), but if you offer to baiser (v., inf.) them, you had better be prepared either to passer à l'acte or to endure a vigorous slap. In Spanish the verb besar retains the innocence of the French noun, though if your point of access to the Italic tongues is French, then that Schlager staple 'Besame mucho' will always sound rather less innocent than it should.