Depuis trop longtemps je me dis que je dois commencer à bloguer en français. Ça devrait aller sans dire que je suis encore loin d'être un Samuel Beckett ou même une Nancy Huston. J'ai un français qui sert tout d'abord à me faire comprendre, parfois à l'écrit, mais le plus souvent à l'orale. Je n'ai jamais eu même la moindre pensée que le français pourrait devenir un jour ma langue d'expression préferée. Mais de plus en plus je constate qu'il n'y aura nul progrès, que je vais rester bloqué à ce niveau-ci pour le reste de ma vie, si je ne commence pas à faire des exercices de composition.
Bien sûr je pourrais commencer par écrire dans des cahiers privés, comme l'on aurait fait jadis. Mais pour l'une raison ou l'autre je trouve presque impossible d'écrire dans n'importe quelle langue des textes qui ne sont pas destinés à être partagés avec un grand public. Je ne sais pas. Peut être que je suis tout simplement trop vaniteux, trop asoiffé d'attention, mais il me semble triste et futile que de composer des lignes sans pouvoir les partager.
C'est un peu ça le principe même de ce blogue: j'écris pour écrire, mais je ne suis point capable d'écrire si je n'ai pas de lecteurs (que ce ne soit que des lecteurs potentiels, ça me suffirait). Ce qui est plus, ce blogue me sert depuis son lancement comme une sorte de repositoire d'idées sous-développées, d'arguments souvent mal conçus, et de souvenirs à moitié inventés. Tout ça est pleinement en evidence dans la série 'Etymology from Memory', par exemple, où l'idée est précisément de chercher à expliquer les origines de tel ou tel mot sans avoir recours à des dictionnaires qui pourraient très facilement confirmer ou, le cas échéant, réfuter mon hypothèse. C'est à dire que faire des fautes sur ce blogue, c'est exactement ça la règle du jeu.
Je pense souvent à Edouard Limonov, l'écrivain (et fasciste, mais là c'est une autre histoire) russe, qui, ayant eu l'invitation à contribuer à un journal underground anglophone basé à Moscou, a accepté, mais seulement sous la condition qu'on lui promette de ne jamais corriger ses fautes, et qu'on le laisse s'exprimer dans son drôle d'anglais slavicisant. Moi, je n'ai pas d'éditeur ici, mais je partage la même vision que lui. Or, je vous promets, moi, de ne jamais regarder des dictionnaires, ni de googler des phrases dont j'ai des doutes, avant de publier ce que j'ai à dire.
J'aimerais bien pouvoir m'exprimer un jour dans un vrai français, un français soigné et élégant, un français dont je suis le maître. Pour le moment c'est clairement l'inverse: c'est la langue qui est la maîtresse, alors que moi, je ne peux qu'espérer de l'impressioner avec mes acrobaties maladroites, comme un chien en dressage. Ce qui me fait souffrir le plus, c'est l'incapacité d'être drôle en français, ou au moins l'incapacité de profiter des ambiguités dans la langue pour la subvertir, pour la faire faire autre chose que ce qu'elle est censée faire normalement. Pour moi c'est ça que parler une langue couramment veut dire. Tout le reste n'est que l'affaire des perroquets.
On me dit souvent, depuis que j'ai appris le russe quand j'étais un adolescent, que j'ai 'un don pour les langues', alors que ce n'est pas du tout vrai. (Ici il faut ajouter que j'ai le grand avantage d'être américain, et donc d'une espèce qui est présumée être monolingue presque par définition.) En fait j'ai un intérêt pour les langues, ce qui n'est pas du tout la même chose. Quand on me demande combien de langues je 'connais', je ne sais vraiment pas quoi repondre. Je suis tenté de repondre que j'ai 'fait la connaissance' de plusieurs, mais je ne suis jamais devenu proche qu'avec 2 ou 3 d'entre elles. Je pense ici à Leszek Kolakowski, qui a repondu à la question d'un journaliste concernant le nombre de langues qu'il parle: Je fais semblant de parler plusieurs, mais je ne parle qu'une seule: le polonais. C'est un peu ça dans mon cas aussi, mais ce que je me dis récemment c'est que peut être --et ça reste à voir-- je pourrai un jour ne pas seulement faire semblant de parler français, mais le parler pour de vrai.
Comme vous l'avez déjà remarqué, j'imagine, je n'ai écrit que quelques centaines de mots jusqu'à présent, et tout de même je commence déjà à m'appuyer sur les mêmes formules. L'oeuvre de Beckett contient beaucoup plus de mots que ça, et de ce que j'ai pu voir chez lui on ne trouve jamais ce genre de répétition, d'épuisement. Bon, ça viendra. Ou au moins avec le temps je m'approcherai à ça comme à un idéal. J'espère aussi que ce premier post (peut-on dire ça dans le nouveau jargon des blogueurs?) en français sera le seul à avoir ce caractère réfléxif, où j'écris en français et en même temps j'écris sur le fait, toujours étonnant pour moi, que j'écris en français. La prochaine fois il s'agira de Proust, peut être, auquel je suis enfin retourné après avoir fini trois volumes d'À la recherche du temps perdu il y a plus de dix ans. Ou peut être il s'agira de quelque chose qui n'a strictement rien à voir avec la langue française, comme par exemple l'idiotie da la campagne éléctorale américaine, ou l'évolution convergente des cerveaux des éléphants et des baleines. On verra. L'important est que j'écrive quelque chose...