et autres tendances de la mode
Justin E. H. SMITH
(traduction: Catherine-Françoise Karaguézian)
De nos jours, on entend souvent les médias américains décrire l'exécution par injection létale en termes de « mise à mort » (par exemple, un article de l'AP du 28 juin 2006 titre : « Le "tueur des trains" mis à mort au Texas »). Cette expression, ainsi que le verbe « abattre », plus ouvertement vétérinaire, semble suggérer que l'on se contente de mettre fin aux souffrances de la créature en question, laquelle est moralement et biologiquement prête à mourir, et que l'opération que l'on pratique sur elle ne constitue au fond qu'un coup de pouce à un destin inéluctable.
Le caractère acceptable et même nécessaire de cet acte sur le plan moral est inclus dans le terme que l'on emploie pour le décrire ; ce tour de passe-passe sémantique conduit le public à supposer passivement que l'injection létale est compatible avec notre foi en le caractère sacré de la vie ainsi qu'en le droit fondamental de tous à une mort miséricordieuse, tandis que la pendaison, les pelotons d'exécution, la chaise électrique, la guillotine et la chambre à gaz sont, par contraste, de lointains souvenirs de notre passé barbare.
Comment le public a-t-il été amené à voir d'un autre oeil l'exécution par injection ? Également, combien de preuves empiriques des souffrances qu'elle provoque sera-t-il nécessaire d'accumuler avant que nous n'adoptions une autre méthode ( les fourmis carnivores ? la ciguë ?) et ne dénoncions, à son tour, la technique aujourd'hui en faveur ? Les tribunaux se sont prononcés en de récentes et nombreuses occasions contre l'exécution par injection, qualifiée de sentence cruelle et inhabituelle au vu des preuves de plus en plus nombreuses qui montrent que lorsque le premier élément du cocktail médicamenteux, l'anesthésiant, n'est pas convenablement administré les deux autres produits provoquent des douleurs épouvantables le temps de parcourir les veines qui mènent au coeur.
Ces éléments donnent à penser que selon toutes probabilités la mort par injection connaîtra bientôt le sort de la pendaison et de la décapitation, et il est essentiel, à ce moment clé, que les abolitionnistes ne permettent pas qu'elle soit remplacée par une autre méthode temporairement satisfaisante mais tout aussi cruelle au bout du compte.
C'est dans les années 1880 que Julius Mount Bleyer a, le premier, préconisé l'exécution par injection. Ce médecin new-yorkais croyait que cette nouvelle technique, rendue possible par ces mêmes progrès de la médecine qui, dans le même temps, contribuaient à améliorer la santé publique, serait plus humaine, et plus « moderne » que la pendaison. Cependant, à la même époque, l'électricité trouvait toujours davantage d'utilisations et les figures en vogue (dont Thomas Edison) vantaient ses nombreuses applications avec un optimisme quasi-utopiste.
C'est sur cette toile de fond culturelle que les aiguilles de Bleyer furent rejetées à la fin du XIXe siècle en faveur de ce qui était présenté, incroyablement, comme une alternative plus humaine : la chaise électrique. Après d'innombrables accidents de parcours, force fut de reconnaître qu'après tout on ne tenait pas là la solution idéale et la première moitié du XXe siècle vit l'essai de plusieurs méthodes, dont aucune ne faisait parfaitement l'affaire. La Commission Royale Britannique d'Étude de la Peine Capitale rapporte en 1954 que « ni l'électrocution ni la chambre à gaz ne présentent, somme toute, d'avantages par rapport à la pendaison. La méthode par injection ne va pas sans de nombreuses difficultés mais il conviendrait de la ré-examiner à la lumière des progrès de l'anesthésie. »
Aux États-Unis, l'électrocution et diverses autres méthodes furent employées jusqu'au milieu des années 1970, époque à laquelle le médecin légiste de l'état d'Oklahoma, Jay Chapman, revint à la méthode que Bleyer avait proposée près d'un siècle auparavant, selon toutefois une recette plus complexe. Chapman proposa ceci « une solution saline sera administrée par perfusion dans le bras du prisonnier, il y sera injecté une combinaison mortelle de barbituriques à effet ultra-rapide alliés à un produit paralysant . » La méthode proposée fut rapidement adoptée dans les textes en Oklahoma, mais c'est au Texas qu'elle fut inaugurée en 1982. C'est désormais l'unique méthode d'exécution autorisée dans la plupart des états et de loin la plus couramment employée.
Bien entendu, la plus célèbre tentative d'humanisation de la peine de mort avait été faite un siècle avant Bleyer et Edison lorsque les français Joseph-Ignace Guillotin, médecin et membre de l'assemblé&e constituante révolutionnaire et Antoine Louis, membre de l'académie de médecine, avaient uni leurs efforts. Contrairement aux méthodes en vigueur sous l'ancien régime, la pendaison pour les roturiers et la décapitation par l'épée pour les aristocrates, la guillotine fut présentée comme une méthode à la fois efficace et égalitaire. Tout comme on allait le faire pour celles qui lui succédèrent, la chaise électrique et l'injection, on vanta sa capacité à disposer des vies sans délai ni douleur, du moins jusqu'à ce que l'on ne découvre qu'une tête coupée peut demeurer consciente, et même communiquer avec des médecins au moyen de clignements des paupières, pendant une durée pouvant aller jusqu'à trente secondes après avoir été séparée du corps.
Avant même l'époque des Lumières, l'idéal d'exécution compatissante influait souvent sur le comportement des spectateurs et des officiants sur les lieux de l'exécution.
L'historien français Robert Muchembled a relaté l'évolution des attitudes face aux exécutions entre le XVe et le XVIIIe siècle en Europe. Tantôt un désir de vengeance est nettement perceptible : on cherche à faire mourir le condamné le plus cruellement possible, à le faire souffrir. Tantôt le criminel se dirige vers la mort accompagné de hordes de religieuses en éplorées qui l'aspergent d'eau bénite et lui murmurent de lénifiants messages, l'assurant de l'amour divin et lui promettant la rédemption tout en faisant en sorte que sa mort soit à la fois rapide et douce.
Cependant, plus on fait preuve de compassion à l'égard du condamné, plus sa mort fait figure de sacrifice humain : les païens grecs aussi pleuraient en menant les taureaux à l'autel - ils s'abstenaient cependant d'offrir leurs semblables pour apaiser le courroux de leurs dieux. On peut trouver touchante la compassion des religieuses, néanmoins, la compassion vraie ne consisterait-elle pas, tout simplement, à annuler l'exécution ? L'on peut bien joncher de pétales de roses les couloirs qui mènent un homme à la table d'injection, il les détestera tout autant que s'il devait les traverser sous les huées. Le problème central de l'exécution, c'est la mort qui en résulte et non les bonnes manières des exécutants.
La conclusion qui s'impose est que la logique qui gouverne les changements périodiques de méthode d'exécution depuis le XVIIIe siècle ne relève ni de la science, ni du progrès moral, mais de la mode. Ce qui dicte le recours à la pendaison le temps d'une saison puis à l'injection létale la saison suivante, c'est la même impression illusoire de changement effectif qui pousse ceux qui suivent la mode à trouver ridicules les pattes d'eph' une année, pour les déclarer du meilleur goût l'année d'après. Il ne nous plaît guère de comparer nos valeurs morales à des caprices vestimentaires. La moralité est censée progresser, tandis que quiconque possède deux doigts de jugeote est capable de comprendre que la tendance d'une saison ne vaut, objectivement, pas mieux que celle d'une autre.
Pourtant, il est utile de faire le bilan de ce que les derniers siècles de prétendus efforts d'humanisation des méthodes d'exécution nous ont, au juste, apporté. La peine capitale fait toujours souffrir et elle entraîne toujours la mort. Le passage périodique d'une technique à une autre, accompagné d'une dénonciation de l'ancienne méthode ne fait que confirmer, pour ce domaine particulier, la validité de la loi élémentaire de la mode : plus ça change, plus c'est la même chose.
Il en est, bien sûr, pour penser qu'il faut que l'exécution fasse souffrir. Leur position a, au moins, l'avantage de la cohérence et de la clarté, contrairement à la philosophie pseudo-humanitaire qui dicte la politique actuelle. Les assoiffés de vengeance sont vraiment convaincus, ce ne sont pas des évaporés suiveurs de tendances, eux. Leur position est la seule qui entérine la gravité de l'acte en question. C'est la seule qui ne soit pas basée sur la mauvaise foi. Aussi longtemps que nous continuerons à débattre des mérites relatifs de l'exécution par injection comparés à ceux de la pendaison, de la décapitation etc., ce sera leur position qui l'emportera, par défaut.